Doc: “Le bois dont les rêves sont faits” – de Claire Simon

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Le Bois de Vincennes

Après “Gare du Nord” présenté à Locarno en 2013, ce documentaire de Claire Simon nous entraîne dans un monde à l’écart de l’agitation et du bruit de la grande ville. La réalisatrice a choisi d’approcher le bois dont elle a fait son sujet de manière onirique, c’est-à-dire en laissant à chaque individu la liberté de rêver le Bois de Vincennes auquel elle et son équipe ont consacré une année de tournage. Devant la caméra, ce lieu singulier en bordure de la capitale française devient le théâtre d’une multitude de rituels, notamment un abri pour les parias de la société. On assiste par exemple à une rencontre d’immigrés Cambodgiens qui associent le bois à la forêt dans laquelle ils furent exilés par les Khmers Rouges et dont une femme dit qu’elle a été leur seule alliée pendant cette période de tourment. Plus tard, sous une note plus festive, nous prenons part à la joie de vivre d’une foule de Guinéens dansant dans une clairière et hurlant: Alegria!

Avant tout, le bois a bien entendu été planifié et construit. Il est également entretenu constamment, aspect qui devient claire quand Simon va parler aux architectes, forestiers et biologistes du parc. C’est eux qui lui donnent sa forme et lui attachent des activités bien définies, comme les longues allées d’érables propices aux promenades oisives ou les petits canoës sur les lacs artificiels qui font le plaisir des enfants.

Implanifiables sont sans doute les multiples rituels de copulation qui ont vu le jour au cœur et en lisière de la forêt. Un peu comme le décrit Magnus Hirschfeld pour le Tiergarten de Berlin dans les années 20 (cf. “Berlins drittes Geschlecht”), le Bois de Vincennes semble être un lieu apprécié des adeptes du “cruising”. Pour le film, c’est un gay fort sympathique qui emmène Claire Simon dans les buissons en question et lui explique la difficulté de ces rencontres sexuelles furtives. Elles tiennent souvent à un regard, dit-il, et sont en voie de disparition depuis l’arrivée des applications pour Smartphone qui permettent de localiser de potentiels partenaires sexuels.

En lisière près des grands axes de circulation, ce sont les prostitués qui s’affairent. Mélanie, une jeune mère et travailleuse du sexe depuis ses 16 ans raconte non sans humour ce que ses clients préfèrent et combien de coups elle doit tirer chaque jour pour nourrir sa famille. Elle aimerait pouvoir arrêter, dit-elle, mais elle ne voudrait pas dépendre de son copain.

Les activités sexuelles pratiquées dans le bois attirent forcément certains curieux; comme par exemple un cycliste quinquagénaire qui témoigne de son plaisir d’observateur. Il dit se délecter des ébats des autres et démontre à la réalisatrice comment s’y prendre. Nous assistons à une scène qui rappelle certains documentaires animaliers: L’homme s’approche d’un couple allongé près d’un arbre, signale son excitation en se frottant l’entrejambe et essaye vainement d’attirer leur attention.

Par son film, Claire Simon fait des visiteurs du bois de vrais personnages. Il y a par exemple celui de la mère solitaire qui passe ses après-midis au bord de l’eau avec pour seule compagnie le gazouillement de son bambin. Ou encore l’ermite logeant dans une cabane qui nous explique pourquoi il ne comprend plus rien à la société et dort toute la journée. Non loin de lui, une Bretonne sans domicile fixe fait la vaisselle avec l’eau boueuse d’un jerricane – elle aussi a tout lâché et a monté sa tente sous les arbres.

Plus ou moins à la moitié du film, Simon retrace avec la fille de Gilles Deleuze les plans des bâtiments de la faculté où le grand philosophe et théoricien de l’image donnait des cours ouverts à tous et dont les fondations sont aujourd’hui recouvertes par la végétation. C’est un moment clé qui peut-être recèle toute l’approche artistique de la réalisatrice. Comme Deleuze qui y avait élu domicile pour penser et repenser la société elle nous invite à rêver le bois, chacun(e) à sa manière.

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